L’interview du jour

Un nouveau souffle sur la côte bleue d’Yves Klein…

C’est dans un bureau avec vue 360 sur Nice que nous rencontrons la directrice du MAMAC, Musée d’Art moderne et d’Art contemporain de la ville. Hélène Guenin nous raconte son parcours, sa responsabilité de directrice depuis un an, les enjeux et les projets du musée. Sa priorité : donner une nouvelle dimension à l’établissement.

Entretien avec une directrice qui pense le musée comme espace public, l’art contemporain comme accessible, le MAMAC comme nouveau développement ambitieux du sud de la France.

Quelles sont les grandes étapes de votre parcours ? 

Je suis arrivée à Metz pour le FRAC Lorraine (Fonds Régional d’Art Contemporain de Lorraine), un projet d’implantation dans un hôtel particulier du 12e siècle. Le choix du lieu était fait, mais la rénovation était loin d’être terminée ! Il a donc fallu mettre en place toute la programmation. Six ans plus tard, j’ai vu émerger le projet du centre Pompidou-Metz. Une chance ! Très vite, une relation de confiance s’est nouée avec le directeur, Laurent le Bon, et il m’a proposé de rejoindre l’aventure. En fait, mon passage en Lorraine, qui aurait dû être assez court, s’est construit sur la durée : entre la phase de préfiguration du Centre Pompidou – un an – et la phase de programmation, j’y suis restée 8 ans. Et j’aurais pu encore y travailler des années, c’est un lieu que j’adore, qui a une très belle architecture, un potentiel de projets de grande envergure, notamment grâce à ce lien privilégié avec le Centre Pompidou de Paris… Mais j’avais besoin d’un nouveau défi, d’être aux manettes d’un établissement.

Devenir directrice d’un musée était donc votre ambition ? 

Oui tout à fait. Je souhaitais profondément porter un établissement et un projet. Mais pour cela, je devais changer de contexte.

Comment s’est passée la transition entre votre fonction au centre Pompidou de Metz et votre arrivée à la direction du MAMAC il y a un peu plus d’un an ?

Il n’y a pas vraiment eu de transition (rires). Mi-février, j’ai inauguré l’une de mes dernières expositions à Metz « Sublime. Les tremblements du Monde » et une grande commande de Tadashi Kawamata et deux jours plus tard, je faisais mes cartons pour commencer au MAMAC en mars. Cette immersion immédiate dans le « bain niçois » m’a fait prendre à bras le corps tous les chantiers ; j’ai très vite fait connaissance avec l’équipe, et je lui ai, rapidement aussi, indiqué la direction dans laquelle je voulais aller et les caps à tenir. Et puis, il fallait aussi tisser un tout nouveau réseau de partenaires. Vous savez, ça faisait des années que je fonctionnais à Metz avec un réseau transfrontalier – allemand, luxembourgeois et belge. Les liens étaient très forts avec les collègues du centre Pompidou à Paris. Même si je connaissais bien la programmation de la Villa Arson et d’autres lieux, il fallait en effet s’inscrire dans le territoire, faire comprendre aux uns et aux autres ce que je souhaitais mettre en place et donner un signe d’ouverture… Il était essentiel de montrer combien c’était important à mes yeux. Cette institution était pour moi un point de départ pour rayonner, construire un réseau, et créer de nouveaux partenariats.

Quelles sont les différences principales entre la responsabilité d’une programmation culturelle comme vous l’assumiez à Metz et la direction d’un musée, telle que vous l’exercez aujourd’hui à Nice ? 

Ici, à Nice, j’assure la direction générale ET la programmation. J’ai des projets d’expositions qui sont dans la suite de ce que je pouvais faire à Metz. A Metz, j’avais la responsabilité d’une équipe et d’un budget. Ici, il y a, en outre, une dimension de représentation auprès des élus de la Ville et des partenaires. Il faut porter l’établissement au quotidien ; ça implique notamment de veiller à la propreté des espaces, la tenue de l’établissement, la sécurité du bâtiment, en particulier depuis les attentats. En fait, un chef d’établissement, c’est à la fois un couteau suisse et un chef d’orchestre.

Quelles étaient vos priorités, et quelles ont été vos premières actions ?  

D’une part, je voulais donner une dimension plus graphique et plus contemporaine au musée, en modernisant les lieux : une nouvelle entrée, une nouvelle boutique – dont les travaux sont en voie de finalisation. Le MAMAC a ouvert en 1990 et la plupart des équipements datait de cette époque. Il fallait donc recréer des espaces répondant aux enjeux actuels d’un musée. D’autre part, j’ai repensé l’accrochage de l’ensemble de la collection et lancé les nouveaux projets d’exposition.

Et pour l’instant – jusqu’au 14 mai – vous présentez une rétrospective Gustave Metzger…

Oui, sur son engagement écologique précoce dès 1960. C’est un projet très fort, peut-être inattendu pour le public niçois plus habitué à un art d’objet, un art contemplatif. Je voulais vraiment montrer comment, à partir de thématiques communes à Gustave Metzger et à de nombreux artistes de la collection – notamment aux Nouveaux Réalistes, Arman, Nikki de Saint Phalle, etc.-, il a développé un vocabulaire artistique extrêmement contemporain et des façons de faire qui pourraient être celles d’un jeune artiste d’aujourd’hui. C’est quelqu’un qui a travaillé dans l’espace public, en se servant des médias, et qui a appelé le public à participer à ses projets et ce dès les années 60-70. Gustav Metzger était un artiste qui s’est volontairement mis à la marge, mais qui reste essentiel à la scène artistique contemporaine. C’était important pour moi qu’il y ait un bilan de son travail et d’avoir pu mener ce projet de son vivant. Il est décédé quelques jours après le vernissage, mais il a vu toutes les images de l’exposition et en a été très heureux.

Quel est à vos yeux le rôle de l’art dans la société d’aujourd’hui ? Et, quel doit être le rôle d’un musée ?

Je pense avant tout qu’il n’est pas opportun de faire endosser aux artistes un certain nombre de drapeaux. En revanche, je pense que l’art apporte quelque chose de fondamental à la société, dans ce monde actuel de plus en plus clivé et clivant. Un monde de discours simplistes, où sont gommées la complexité, l’ambiguïté, la multiplicité des visages, des sujets et des enjeux contemporains. Or, les artistes sont précisément ceux qui mettent le doigt sur cette complexité.

Pour moi, les musées doivent être des lieux de contemplation, comme ils l’ont toujours été, mais aussi une caisse de résonnance de ce qu’il se passe dans la société. On n’y trouve pas forcément les réponses définitives mais on y trouve aussi des façons de lire la société contemporaine et ses grands enjeux, autres que celles étalées dans les médias.

Mais, un musée doit-il être politiquement neutre ou politiquement orienté ?

Un musée est d’abord un lieu public qui doit s’emparer des problématiques contemporaines. Ceci dit, la limite est peut-être mince, mais pour moi, un musée n’est pas partisan. Il ne doit pas non plus être une tour d’ivoire, repliée sur elle-même. Un musée doit faire résonner les enjeux. Cet été, j’ai monté un projet autour de Yona Friedman dans un petit lieu hors les murs, le long de la mer. L’idée était de construire un prototype de nuages, une sorte d’architecture improvisée, rêvée. Pour monter ce projet, nous avons rencontré une dizaine de personnes, sans connexion avec le monde de l’art et de l’architecture. Que signifie « construire quelque chose en communauté ? » : ce fut le point de départ de ce projet à dimension politique et écologique. Pour moi, le musée doit appartenir à la communauté.

Quel est le public du MAMAC ?

Il y a d’une part le public étranger, touristique ; un public de passage qui souhaite compléter son séjour par un moment culture ou qui est attiré par une grande exposition. D’autre part, il y a le public niçois, un public de tout âge et de toute catégorie sociale. Il est en partie représenté dans l’Association des Amis du MAMAC, à laquelle adhèrent à la fois des collectionneurs, des enseignants, des professions libérales, des ouvriers. Cette mixité au cœur de l’Association reflète aussi le public du musée.

Comment souhaitez-vous élargir le public du MAMAC ?

Nous essayons d’attirer des publics a priori moins concernés par l’univers de l’art, par le biais de projets, comme celui de Yona Friedman. On n’est pas dans la pêche massive de public mais dans un projet qui se construit et qui va créer du sens sur la durée dans la relation avec le nouveau public. Avec le service jeunesse de la ville et le chorégraphe, François Stemmer, on a aussi mis en place un projet « Un ado, une œuvre ». Après les auditions de plus d’une centaine de jeunes niçois, François Stemmer en a retenu 7 et, pendant plusieurs semaines, il a travaillé avec eux à la création d’une déambulation dans le musée. Le musée et les œuvres sont devenus une sorte de décors et d’arrière plan pour créer un tableau vivant. L’idée est de toucher durablement des publics, les faire participer aux projets du musée. Ils n’en sont pas uniquement des spectateurs.

Quelle place occupe le digital dans le cadre de ce développement d’audience ? 

Vous pointez l’un de nos futurs chantiers importants ! Nous avons le projet de refaire le site internet. Le MAMAC a été l’un des premiers musées à développer son site internet. Aujourd’hui, le site a besoin d’un sérieux rafraichissement, et nous allons nous y atteler dans les prochaines semaines. Dans le même temps, nous travaillerons aussi aux autres outils essentiels pour un musée que sont Instagram, Facebook, … Ceci dit, je ne suis pas nécessairement pour le « tout digital » ; le musée peut être aussi le moment de lever son nez de son smartphone ou de sa tablette ! Si cela peut être un outil pour acquérir certains publics, oui ! j’y suis absolument ouverte. Mais je ne crois que ce soit la réponse unique. Je souhaite aussi la réponse par l’humain, et par des projets à construire avec des adultes ou avec des classes. Ceci exige d’ailleurs davantage d’énergie puisque la démarche se fait en amont, avec des gens que l’on va chercher. Pour moi, cela a plus de sens que de créer un xème outil digital, certes disponible dans toutes les formes de la vie d’aujourd’hui, mais où on ne sera pas forcément dans l’interaction.

Quels sont, à votre avis, les avantages et les inconvénients d’un musée dans cette région du sud de la France ? 

L’un des points positifs, c’est le fait de toucher un public international, un public de passage qui vient du monde entier. Et puis, nous sommes ici dans une terre d’artistes. Le sud de la France est un territoire avec un réseau, une histoire, et un imaginaire artistique sur Nice et la Côte d’Azur qui remontent aux avant-gardes et qui est encore très fort aujourd’hui avec la Villa Arson. Le musée n’est pas déconnecté de ce contexte ; au contraire, il a cet ancrage local et international ; il a donné écho à des aventures artistiques locales, à d’autres qui se sont exportées, et d’autres encore qui ont attiré des artistes venus d’ailleurs … L’autre point fort de la région est la proximité avec l’Italie, même si la frontière est beaucoup plus marquée que ce que j’imaginais avant d’arriver… Mais c’est un axe que j’aimerais vraiment développer.

… Et les points négatifs ?

A Nice, tout pousse à être dehors, à profiter de la mer, la montagne, le soleil ! Il y a beaucoup plus à faire à l’extérieur que d’aller passer sa journée dans un musée… c’est la réalité exceptionnelle de cette ville ! Il faut donc aller chercher ce public-là. Mais il y a aussi un vrai public de connaisseurs, d’amateurs, de gens qui sont des fidèles des musées et ce public est très solide.

Vous évoquiez plus haut la Villa Arson… Dans quelle mesure le MAMAC collabore t-il avec les « artistes de demain » ? Faire découvrir les « artistes en devenir » est-il l’un des rôles du MAMAC ?

Oui, bien entendu. Ceci étant, il faut trouver le juste équilibre : le MAMAC n’est pas un centre d’art contemporain présentant la fine fleur émergeante de la scène artistique locale et internationale. Mais avoir un regard attentif à ce qu’il se passe à l’école est nécessaire. Nous avons d’ailleurs mis en place des passerelles, comme le nouveau projet dans le cadre de la grande saison « A propos de Nice. 1947-1977 ». Tous les 2 ans, la ville de Nice organise, dans plusieurs musées, une thématique. En 2013, c’était « L’été Matisse », en 2015 « La Promenade des Anglais », et cette année « Les écoles de Nice » qui concerne le moment où Nice a fait école dans son histoire. Au MAMAC, « A propos de Nice. 1947-1977 » permet de revenir sur ce lien local et international en développant un premier projet pédagogique avec la Villa Arson. Nous travaillons en étroite collaboration avec un enseignant qui revisite, avec ses étudiants, l’histoire de la performance de la Côte d’Azur à cette période. C’est une façon de créer du lien entre les établissements. Parallèlement à l’exposition de Gustave Metzger, il y a une intervention de Vivien Roubaud, un ancien de la Villa Arson, qui a eu carte blanche aux Ponchettes. Il est important pour moi de mettre en avant ces artistes de la Villa Arson. Ce sera une démarche récurrente à l’avenir, sous formes de carte blanche ou d’expositions de groupe.

Le MAMAC est-il en quelque sorte la « maison mère » des œuvres de Yves Klein et Nikki de St-Phalle ? 

Ce sont deux situations très différentes. En ce qui concerne Yves Klein, outre 7 œuvres majeures détenues par le MAMAC, des prêts de collectionneurs privés ou de la famille elle-même nous permettent d’avoir une vraie salle monographique. Nous y exposons quasi toutes les périodes et tous les types d’œuvres d’Yves Klein : des monochromes, des cosmogonies, des peintures de feu mais aussi des projets autour du souhait d’immatérialité, de transcendance et de conquête de l’espace. C’est grâce à cette alliance et ce dialogue avec la famille et les collectionneurs que peut exister cette salle, même si nous avions déjà une assise très riche et très enviable. Pour Nikki de Saint Phalle, c’est différent : il y a plus de 200 œuvres de l’artiste dans la collection. Un an avant sa mort, elle a fait une donation au musée : le MAMAC est ainsi devenu la deuxième plus grande collection en Europe, avec le musée de Hanovre, qui a également bénéficié d’une donation de l’artiste. Le MAMAC a prêté de nombreuses œuvres pour la rétrospective au Grand Palais, qui a ensuite tourné à l’international. Nous sommes très souvent sollicités pour des projets monographiques, étant donné ce fonds très important, qui contient des pièces historiques comme le tout premier Tir de 1961.  Quelques mois après mon arrivée, j’ai raccroché la salle de Klein pour générer un nouveau dialogue entre les œuvres, pour intégrer de nouvelles pièces. L’accrochage Nikki de Saint Phalle a également été refait récemment. L’esprit Yves Klein et l’esprit Nikki de Saint Phalle sont là de manière permanente mais rien n’est figé : je fais en sorte que cela bouge et que ça vive !

On le sait, les subsides pour la culture se raréfient et ne cessent de fondre … quelle est votre stratégie de financement ?

Il n’y a pas de financement de l’état ; ce sont uniquement des financements de la ville de Nice. Oui, il est évidemment indispensable de faire du développement financier parce qu’aujourd’hui les collectivités sont, en effet, prises à la gorge. Je pense qu’il est essentiel qu’elles restent des acteurs prioritaires des musées et des centres d’art. C’est une exception culturelle française et je pense qu’elle a du bon. Cela permet aussi de garantir une certaine pérennité et une continuité des projets. Nous sommes ici dans un musée qui a été voulu et ouvert il y a 30 ans ; il y a donc une vraie continuité par l’action publique. Et puis, le soutien financier est important parce que les musées, au-delà d’être des acteurs culturels du territoire, sont aussi des acteurs économiques et sociaux. Ceci étant, il est vrai qu’aujourd’hui, il faut aller aussi vers une ouverture au privé. C’est ce que j’ai initié depuis mon arrivée, sans avoir malheureusement les moyens humains de lui donner une ampleur stratégique optimale ! Prenons l’exemple du Palais de Tokyo ou du Centre Pompidou à Paris : il y a là des équipes entières dédiées au mécénat et à la privatisation, pour avoir une vraie stratégie de développement et faire un travail solide sur le long terme. Ici, avec l’appui de l’Association des Amis, je le fais de manière plus artisanale, en plus de toutes les autres tâches. Depuis mon entrée en fonction, j’ai rencontré des entreprises, des Fondations, et j’ai mis en œuvre des privatisations pour actionner le développement de projets. Ainsi, pour l’exposition Gustave Metzger, tout un volet de programmation – spectacle vivant, conférences, sensibilisation, ateliers pour les familles – a été financé grâce à la Fondation Niarchos. Il faudrait vraiment quelqu’un à plein temps à cette fonction pour, non seulement, consolider le musée, mais aussi développer des projets plus ambitieux, plus diversifiés que je souhaite mettre en place. Mais, la réalité actuelle, c’est que je cherche de l’argent tous les jours…

Comment voyez-vous le MAMAC dans 5 ans ? 

J’espère pouvoir continuer à investir dans la rénovation des espaces. Pour moi, les chantiers essentiels sont le site internet, les réseaux sociaux, et aussi le redéveloppement du toit-terrasse. C’est vraiment un endroit extraordinaire, mais il est aujourd’hui sous-employé. Il faut absolument développer ce qu’on attend aujourd’hui dans un musée : un petit café, des lieux de convivialité. C’est vraiment ma vision structurelle de ce bâtiment qu’il faut, lui aussi, relancer après 30 ans d’existence. J’ai donc pris une casquette d’entrepreneur- maçonneur la première année et j’ai l’impression que cela commence à porter ses fruits… mais il y a encore du travail !  L’autre chantier, c’est évidemment la collection. Un certain nombre d’œuvres doivent faire l’objet de vraies campagnes de restaurations. Un autre souhait serait de faire en sorte que le MAMAC se soit redéployer dans ce réseau de lieux internationales.

Que peut-on souhaiter au MAMAC ? 

Des envies ! Que toute notre énergie génère du désir de la part du visiteur ou du potentiel visiteur ! Il faut agir pour que chacun se sente concerné par ce musée et ait envie d’y venir et de participer à ses activités et à ses projets. Notre musée doit se développer, se redéployer et c’est cela, l’un des enjeux majeurs. Il faut trouver des moyens pour concrétiser tout ceci, porter le musée vers une nouvelle dimension. C’est pour cette raison que je suis venue ici au MAMAC… pour ce lieu très fort, très porteur, avec une belle histoire et un potentiel considérable.

 

Retrouvez les infos sur le MAMAC ici

Les infos sur l’exposition Gustave Metzger (jusqu’au 14 mai) ici

Les infos sur l’exposition de Vivien Roubaud (11 février – 28 mai 2017) ici

Les infos sur le projet « Un ado, une œuvre » ici

 

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